Quelques mots sur le projet transhumaniste

Technos


Si vous me demandez si on peut vivre jusqu’à̀ 500 ans ? Je réponds oui

Cette phrase n’est pas celle d’un savant fou, d’un écrivain de science-fiction ou d’un gourou survivaliste. C’est un des leaders du transhumanisme qui la prononçait il y a quelques mois lors d’une conférence de la Singularity University.
Bill Maris est le Président du fonds d’investissement Google Ventures. Il faisait référence à Calico, un des projets qu’il subventionne et dont l’objet est de mettre un terme à la mort, rien de moins.

Réparer l’Humain jusqu’à l’immortalité

« Le transhumanisme, nous dit Wikipedia, est un mouvement culturel et intellectuel international prônant l’usage des sciences et des techniques afin d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Le transhumanisme considère certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables. Dans cette optique, les penseurs transhumanistes comptent sur les biotechnologies et sur d’autres techniques émergentes «

C’est donc bien de réparer l’homme jusqu’à le rendre immortel qu’il s’agit. Comme si la mort n’était pas un phénomène inéluctable.

Le thème de l’immortalité́ et celui de la modification de l’humain ne sont pas nés à la fin du XXème siècle.

Les Dieux de l’antiquité́ sont bien des projections de l’humain invincible et éternel.
La quête alchimique est aussi une quête de vie éternelle, si ça se trouve Nicolas Flamel est en train de boire un verre au café́ du coin.
L’invention des dieux et des religions au sens large est une quête de survie, hors de notre corps physique, mais bien de survie.
La littérature est évidemment pleine de ces contes de vie éternelle et d’amélioration de l’être humain. Que ce soit en prolongeant la survie du corps ou en séparant le corps de l’âme ou de l’esprit. L’homme joue avec cette idée de toute éternité.
Le sujet de la modification du corps lui même est plus complexe.
La plupart des sociétés et des religions considèrent que toucher au corps, le modifier, c’est toucher à l’oeuvre de Dieu et c’est un tabou très fort.
Il est cependant permis de le guérir, et encore, certaines croyances s’y opposent, mais pas de modifier.

Le transhumanisme : Une nouvelle cosmogonie

Le recul du sentiment religieux en occident depuis un siècle et la mise en place centrale de l’individu, et donc aussi de son corps, ont ouvert une brèche dans ce tabou.
Le culte du corps de la seconde moitié du XXème siècle a inondé l’occident. Il n’est qu’à voir les nuées de coureurs du dimanche, la publicité quasi-pornographique, ou les couvertures des magazines à l’approche du printemps pour comprendre comment le corps, sa bonne santé et son aspect sont devenus une valeur centrale de nos sociétés.
Et ce culte du corps rend non seulement acceptable, mais aussi souhaitée, sa modification.

Enfin l’entrée de la technologie dans le corps est déjà une réalité. Pacemakers ou aides auditives ne posent de problème à personne.
Si je vous propose d’améliorer la sensibilité́ des prothèses auditives pour permettre d’entendre des sons inconnus de l’oreille humaine. Trouvez-vous cela inacceptable car au-delà̀ de la nature humaine ? Probablement pas.

Mais si des techniques permettent que j’équipe votre cœur d’un système qui en améliore l’endurance ? Si des implants oculaires vous offrent une vision à 10 kilomètres ? Si votre cerveau a accès à̀ Wikipédia ? Si je fais disparaitre les crises cardiaques ? Si Alzheimer est vaincu, y compris pour les centenaires ? Si je repousse l’âge de la mort à 100 ans, à 120 ans, à 200 ans, à 1000 ans ?

A quel moment cela devient-il inacceptable ?

Bref est-ce une question de curseur à déplacer quelque-part sur l’échelle de l’acceptable ? A quel moment pousse-t’on le bouchon trop loin ?
Ou alors est-une question de principe ? On ne touche pas à̀ l’essence de l’être humain qui est mortel par nature, voire par destination ?

Les Transhumanistes, qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ?

Un peu de contexte peut-être, qu’est-ce que le Transhumanisme aujourd’hui et qui sont les gens qui animent ce mouvement ?

“Le transhumanisme s’est d’abord donné comme un mouvement culturel international prônant l’usage des biotechnologies pour l’ « amélioration de la vie humaine ». Lutter contre le handicap, la souffrance, le vieillissement et, in fine, la mort. Le premier usage du mot remonte à̀ 1957 dans un texte du biologiste Julian Huxley (le frère d’Aldous). Il parle de la nécessité́ d’améliorer la « qualité́ » des personnes par une politique concertée et d’empêcher le « flot croissant de la population de submerger tous nos espoirs d’un monde meilleur. » Mais Julian Huxley s’inscrivait encore dans l’idée d’une amélioration des conditions de vie. Ensuite, avec les travaux de Minsky, Moravec, Kurzweill, la question sociale disparait pour une focalisation sur les relations entre intelligences humaines et artificielles. Et le statut de ce mouvement de pensée, surtout développé́ depuis les années 80, a changé́ à partir du moment où Google est devenu l’un de ses principaux sponsors, par le soutien financier des entreprises portant sur les nanotechnologies, biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives ainsi que par le recrutement, en décembre 2012, de Ray Kurzweil lui-même au sein de son équipe dirigeante.

Bref, ce qui apparaissait comme une philosophie, une hypothèse, une expérience de pensée , apparait de plus en plus comme une technologie et comme un enjeu de pouvoir. »
Et ces projets ont les moyens de leurs ambitions. Le CNRS est le plus grand organisme de recherche européen. Il dispose d’un budget global de 3,5 Milliards d’euro pour l’ensemble de son activité́.

Calico qui ne travaille que sur l’immortalité a lui 1 milliard 1/2. Et ce n’est qu’une de la dizaine de sociétés qui se penchent sur le sujet.
Sergei Brin, un des fondateurs de Google s’est acheté une société pour se faire séquencer le génome, c’est plus simple, il a découvert qu’il a 40% de chances d’être victime de Parkinson avant ses 65 ans. Il a triplé le budget de Calico.

Quelles sont les pistes possibles du projet transhumaniste? Elles vont du très raisonnable au plus dérangeant

D’abord la piste de la médecine avancée. Il s’agit ici simplement d’améliorer les techniques médicales jusqu’à repousser la mort à l’infini.
Pas de différence de nature ici. La médecine en mieux. La médecine préventive ultime.

Ensuite la piste de la modification de l’être humain pour le rendre meilleur même si il est en bonne santé. Fabrication d’organes plus performants, amélioration des sens au delà des capacités naturelles.
On ne change pas grand chose à ce qui fait l’être humain mais on le rend surhumain.
Le dopage n’est finalement pas autre chose. Comme les Formule 1 permettent de tester avec 10 ans d’avance des technologies, les sportifs de haut niveau sont les cobayes de ce qui se retrouvera plus tard dans les traitements du français moyen.

Enfin le changement de ce qu’est l’homme.
On travaille à répliquer un cerveau humain dans une machine, puis à le connecter à d’autres machines.
Ce réseau serait composé d’esprits humain. Il serait supra-humain. On aurait construit une autre humanité.
C’est l’hypothèse posthumaine.
Le démiurge a crée l’homme en emprisonnant dans une enveloppe charnelle un être pur. Les posthumanistes l’en délivrent.
Certains déclarent, sans rire, achever par la technologie le projet des gnostiques et vaincre ce Demiurge qui nous tient écarté du vrai Dieu.
Ils oublient que le projet gnostique est de nous délivrer de ce monde pour nous faire rejoindre l’état pur et originel, pas de nous y enfermer pour l’éternité à tourner en rond dans nos cages technologiques.

Tout ça peut paraitre fou mais il semble que ce soit possible. Bien ou mauvais je vous mets au défi de me citer une avancée de la technique dont l’homme se soit dit un jour « non, là on va pas faire ça les gars, on peut, mais ça va trop loin”

Un projet  égoiste-rationnel

Il nous faut donc compter sur les hommes et les quelques femmes qui sont les forces agissantes de ce mouvement.
Je vous le dis tout de suite n’espérez pas que je ne sais quelle approche démocratique, humaniste au sens de l’honnête homme occidental ou même transparente.

Non, les transhumanistes sont quadragénaires, californiens, blancs, riches et en excellente santé.
Ils sont les héritiers des libertariens californiens des années 70 et avant eux des égoïstes rationnels du milieu du XXème siècle.
Creusons un peu la piste de ces égoïstes rationnels, c’est capital pour comprendre ce qui sous-tend le transhumanisme californien et au delà une bonne partie de la manière de penser états-unienne.

La figure tutélaire de ce mouvement est l’écrivaine Ayn Rand. C’est son roman Atlas Shrugged, traduit en français La Grève, qui est le meilleur moyen de se faire un idée sur cette pensée.

La radieuse et sympathique Ayn Rand

Ayn Rand théorise que le moteur de l’humanité est l’égoïsme. Que le « bon égoïste », l’égoïste rationnel n’est pas l’homme qui sacrifie les autres à ses propres intérêts. «C’est celui qui a renoncé à se servir des hommes de quelque façon que ce soit, qui ne vit pas en fonction d’eux, qui ne fait pas des autres le moteur ini​tial de ses actes, de ses pensées, qui ne puise pas en eux la source de son énergie.»

Le roman La Grève est une fresque au style un peu scolaire qui célèbre des entrepreneurs autocentrés mais dont le génie, l’énergie et l’ambition rayonnent sur les autres, les faibles. La pire des plaies étant les politiques, totalement abrutis dans le roman, qui en imposant des règles pour assurer un minimum d’égalité freinent la liberté d’entreprendre.

Du Gattaz en version lyrique.

Voilà ce qui irrigue le fond de pensée politique de nos transhumantes libertariens. L’Homme n’y a pas de majuscule, il n’y a pas de concept d’Humanité en tant que groupe chez eux, mais une juxtaposition, vertueuse pensent-ils, d’égoïsmes.
Les transhumanistes ont décidé de survivre à nos enfants

Ils ont décidé de ne rien léguer, de ne rien transmettre, ils seront les derniers hommes

Quel monde construisent-ils ?
Je vois plusieurs options, elle sont évidemment cumulatives.

Trois voies transhumanistes

Option 1 : L’humanité harmonieuse.
La mort étant vaincue, la survie n’est plus au coeur des préoccupations des êtres humains. Les premiers degrés de la pyramide de Maslow sont assurés les hommes se consacrent à l’amélioration des conditions de vie et on entre dans une ère de collaboration, voire de fraternité.

Option 2 : L’humanité peureuse.
Tout le monde est vieux. La valeur principale est la prudence puisqu’on ne peut mourrir que d’accident. On vit dans la recherche du confort et dans la terreur de l’imprévu. Plus rien ne se passe, chacun chez soi on ne traverse plus la rue. Le luxe suprême est de faire des enfants pour lesquels on paie une taxe de surpopulation.

Option 3 : L’humanité technologique.
Souvenez-vous des esprits sans corps et connectés.
Il est impossible d’imaginer cette humanité éthérée sans une armée de travailleurs. Pour fonctionner ce système devra être maintenu.
Par des sous-humains ? Par des robots ?
On joue en ce moment dans un laboratoire du côté de Boston avec de l’ADN Neanderthal qu’on essaie de croiser avec celui d’un chimpanzé (peut-être celui d’un humain aussi mais aucune chance qu’on nous en parle)

Quoi de mieux pour servir Sapiens que cette brute de Neanderthal ? Après l’avoir exterminé il y a 40.000 ans nous le convoquerions à nouveau pour nous servir.
C’est très humain ça comme idée. Non ?

Rien n’arrêtera la science, surtout pas les scientifiques, surtout pas leurs financiers. La question n’est pas de savoir SI cela va arriver mais COMMENT cela arrivera

Ce ne sont plus les politiques qui peuvent agir. Bien sûr on peut convoquer un comité Théodule et essayer de faire signer par Agnès Buzyn une circulaire interdisant telle ou telle experience. Mais il est évident que la portée en serait nulle.
S’il est vain de vouloir interdire, il faut en revanche comprendre pour orienter.

« Je suis devenu la Mort, le Destructeur des Mondes » aurait dit Oppenheimer, citant la Bhagavad Gîtâ, en regardant un de ses champignons atomiques se lever sur le désert du Nouveau Mexique. Ne soyons pas, sur ce sujet essentiel à ce que nous sommes en tant qu’espèce, comme la population abrutie de télévision qui a laissé le monde atomique se créer sans elle.

Publication originale sur Medium

Last modified: 8 octobre 2018

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