Chicanes

Whatever

Lorsque j’étais enfant nous habitions en province; un pavillon de banlieue avec un joli jardin planté de mimosas, un chien qui planquait ses os dans la pelouse et une balançoire.

A quelques centaines de mètres passait la rocade automobile qui ceinturait la ville

De l’autre côté c’était déjà un peu la campagne, l’urbanisation s’était arrêtée pour quelques temps à cette ligne de bitume.

Lorsqu’ils l’avaient construite, les ingénieurs du ministère des transports avaient décidé que la vieille avenue du Bois Gramont qui la traversait ne serait pas doté d’un pont mais d’une passerelle piétonne. Cet axe qui supportait fièrement des centaines de déplacement par jour s’était doucement éteint, devenant un cul de sac pour les gros moteurs, ses bas-côtés s’étaient doucement laissées envahir par la nature. D’avenue elle devenait simple rue. Voie sans issue peut-être.

Mes copains et moi pouvions y jouer tranquillement sans peur des voitures qui ne venaient plus, ou alors par erreur sous nos regards accusateurs.

L’année ou Yannick Noah a soulevé la coupe de Roland Garros nous avions dessiné un court de tennis en travers. L’avenue était à nous.

Et au bout, cette passerelle piétonne avec l’entrée protégée par deux poteaux afin de décourager les automobilistes qui refuseraient de croire que l’accès leur en était barré. C’étaient les années 80, les lieux interdits aux voitures étaient des anomalies.

« La Passerelle » était hors de l’espace.

Je la prenais souvent à vélo pour aller à la piscine de l’autre côté ou juste pour « aller faire un tour » et expérimenter la liberté.

Pas de géolocalisation, pas de téléphone portable, je savais que je devais être rentré pour 18h30. Et pas question d’y déroger. Mais d’ici là aucun compte à rendre.

Mon oncle et ma tante étaient un jour arrivés de Bretagne avec un vélo sur le toit.

Un beau vélo cross, un peu lourd, avec des amortisseurs à l’avant et six vitesses. Au poignet les vitesses, pas sur le cadre. J’étais le Rusty James du quartier là-dessus.

Tous les ans mon père m’aidait à le repeindre. Il a été orange fluo, gris, noir, argent.

Elle grimpait raide la passerelle.

J’attendais qu’elle soit vide, surtout ne pas croiser de gamin en patins à roulettes ou de famille en poussette.

Mon walkman, jaune, accroché à la ceinture, je l’observais d’en bas, dans l’axe des deux poteaux qui m’en réservaient l’accès.

Debout sur les pédales, en danseuse, l’ascension commence. Le souffle maitrisé je grimpe doucement. Avec l’altitude arrive le bruit des voitures qui filent à 130 et ne savent rien de mon exploit à venir.

Une fois arrivé au sommet, je m’appuie quelques instants à la grosse rambarde grise. Le froid du métal sous les mains.

Je m’avance alors doucement jusqu’au bord de la descente. Un virage a gauche pour m’aligner à la piste.

En bas, les deux poteaux me narguent, juste après eux le virage à droite est serré, il est lui aussi tapissé de gravier.

Pendant quelques secondes je jauge le terrain, je le mémorise.

Debout sur les pédales, il est temps de mettre tout mon poids sur la jambe droite.

Le nez du vélo pique vers le bas, mes jambes brûlent de l’effort qui augmente ma vitesse.

Fermer la bouche pour ne pas bouffer de moucherons.

Viser l’espace entre les poteaux.

Ne pas freiner.

Mes mains crispées sur le guidon, j’ai du mal à garder les yeux ouverts, le vent les assèche.

La sueur qui mouillait ma nuque depuis mon ascension s’est transformée en froid glaçant

Les poteaux se rapprochent, ne pas les toucher ou c’est le drame.

A peine les ai-je sentis me frôler qu’il faut entamer un dérapage à droite toute !

Les graviers volent sous mes roues, la fossé se rapproche, je braque à fond !

Le vélo est dangereusement penché, le sol se rapproche de mon coude droit

Et je redresse !

Freinage en dérapage, et me voilà à regarder cette passerelle derrière moi.

Encore une fois, j’ai gagné.

Je peux continuer tranquillement vers la piscine.

Je suis repassé dans ce quartier il y a quelques années.

Je suis désormais automobiliste, ma Toyota hybride avec air conditionné n’a pas le droit de prendre la passerelle, il faut faire le tour.

En croisant la rue de la piscine j’ai fait un crochet pour aller revoir les poteaux et les graviers.

Un enfant a vélo, casque et coudières en place, arrivait. Lentement.

C’est donc fini le goût de la vitesse ?

Pour éviter les accidents, ils ont installé des chicanes sur la passerelle.

Last modified: 19 décembre 2018

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